Dans l'album de... Alberto Morillas

Maître Parfumeur épicurien, l'auteur de best-sellers Acqua Di Gio d'Armani, et CK One de Calvin Klein se souvient de son enfance andalouse gorgée d’odeurs.

Alberto Morillas

Cette photographie a été prise en 1955. C'était l'hiver de mes 5 ans. Il y avait un rituel immuable à la maison : deux fois par an, nous allions, mes parents et moi, nous faire photographier par un professionnel.
J'aimais beaucoup ce rendez-vous avec Gomez Teruel ; sa boutique était remplie d'objets bizarres, de meubles aux styles dépareillés. Il y avait tout un cérémonial, nous avions le droit de choisir le décor de la photo.
J'étais fils unique. Mon père ne voulait surtout pas obéir à Franco, qui demandait aux familles de faire de nombreux enfants (de la même manière, il refusait catégoriquement de porter la fine moustache, attribut des franquistes).
Nous habitions à l'époque à Moron de la Frontera, une petite ville à 60 km de Séville, dans ce qu'on nomme aujourd'hui une « maison de ville ». Couvé par des parents aimants, je passais l'essentiel de ma vie entre les murs du patio, à observer les nuages dans le ciel bleu et à rêver. Sur la photo, on croirait que j'ai les cheveux gominés. En réalité, j'avais des épis et ma mère me versait de l'eau de Cologne dans les cheveux pour les domestiquer.
Mon goût de parfumeur pour les eaux fraîche vient probablement de là. J'ai grandi entouré d'odeurs de toutes sortes : l'encens des églises (la ville ne comptait pas moins de 25), celle des œillets disposés devant l’autel, 
mais aussi les effluves de fleur d'oranger des processions du Corpus Christi. Après la sieste, nous puisions de l'eau au fond des puits pour arroser les dalles du Patio et rafraîchir l'atmosphère, cette impression-là m'est restée. Je me rends compte aujourd'hui que je cherche à retrouver l'odeur de cette naturalité brute mêlée d'une fraîcheur aquatique. Une scène me revient : alors que ma tante se balance dans le Rocking- chair en faisant des petits mouvements avec son éventail (des bruits qui avaient sur moi un effet soporifique), ma grand-mère enfile des fleurs de jasmin sur de longues barrettes qu'elle plantait dans son chignon. 
Je me souviens comme si c'était hier de l’odeur des pétales légèrement oxydés. Les distractions n'étaient pas nombreuses et je guettais le passage du marchand de figues de barbarie qui passait avec sa charrette devant la maison. Je l'interpellais par la fenêtre et il découpait pour moi ses baies charnues qui dégageaient une odeur fraîche, aqueuse et savoureuse. Vue d'Andalousie, le parfum français était un luxe hors de portée ; mes parents se contentaient des produits locaux. Le best-seller de l'époque, c'était Varon Dandy, un parfum des années 1920 qu’on s'arrachait. L'étiquette représentait un homme moustachu installé dans un fauteuil de barbier. Je me souviens d'une note balsamiques désagréable que mon père associait au régime franquiste au point de refuser de le porter. Il lui préférait l’eau de Cologne qu'il se procurait à la pharmacie du quartier, chaque officine disposant de sa recette exclusive. Cette enfance heureuse m'a permis d'emmagasiner une foule d’odeurs qui réapparaissent de temps à autre dans certaines créations, mais mon attirance pour le parfum est venu bien plus tard, vers 17 ans ou 18 ans, à mon entrée aux Beaux-Arts de Genève, en découvrant un article sur Jean Paul Guerlain dans le magazine Vogue. Mon destin est scellée. 
Propos recueillis par Lionel Paillès pour le Magazine Le Monde.

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